Vins d'Alsace
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La complantation… Késako ?

Temps de lecture: 12 min
Christian Tawil Cadre Commercial Le 27 octobre 2017
Christian Tawil - Cadre Commercial
La complantation… Késako ?

Au fil de mes discussions avec des amateurs avertis témoignant d’une vraie passion pour les vins d’Alsace, je me suis rendu compte que le terme complantation figurait au registre des mots mal connus, mal compris, voire inconnus…

Des domaines pratiquant la complantation apportent leur éclairage sur le sujet via leurs témoignages, anecdotes, expériences, depuis le début de leur aventure…

Mon regret est de n’avoir pu rencontrer tous les acteurs de la complantation avec l’espoir que ce reportage fasse mieux connaitre cette pratique d’origine ancestrale…

Merci de leurs apports.

*les propos cités n’engagent que leurs auteurs.

Définition

« La complantation, c’est l’art de conduire ensemble différents cépages mêlés dans une parcelle de vigne jusqu’à pouvoir les récolter et vinifier ensemble »

Ne pas confondre avec l’assemblage… qui constitue une collation finale de divers lots vinifiés séparément…

Cette pratique aussi vieille que la viticulture, tombée en désuétude, redevient d’actualité dans le vignoble alsacien grâce à la foi en cette pratique de quelques viticulteurs.

Les questions                                                                                                                                                      

1° Type de client adepte de la complantation ?

2° Plus et moins éventuels de la complantation ?

3° Curiosité vis-à-vis des vins de complantation ?

4° Avenir de la complantation ?

5° Motivation personnelle à élaborer de tels vins ?

Claudine Rominger – Domaine Éric Rominger à Westhalten

La cuvée Ozmose s’inscrit dans le patrimoine des vins alsaciens de complantation depuis sa création en 2002…

Une cliente suisse s’est exclamée avec ferveur en goûtant ce vin pour la première fois :

« C’est toute l’Alsace dans une bouteille… »

Claudine Rominger - Domaine Éric Rominger à Westhalten
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Une vraie phrase culte, le nom d’une série sur les vins d’Alsace ?

Environ 80 % des clients sont ouverts à goûter les cuvées de complantation, la nouveauté aiguise la curiosité, les verres se tendent avec impatience…

Environ 20 % sont déconcertés par l’absence totale de repères venant de l’habitude légitime de dégustation des vins de cépages…

La cuvée Ozmose symbolise parfaitement par son nom le lien entre les terroirs et les cépages avec Z pour Zinnkoepflé en place du s d’osmose…

Le plus, ce vin reflète fidèlement le millésime à travers le terroir et les cépages les plus adéquats pratiqués sur la parcelle.

C’est, selon Claudine, « l’expression du lieu… », la représentation de la population avec toutes ses richesses…

Claudine se souvient que certaines parcelles de vignes anciennes se trouvaient plantées en complantations en quenouilles…

Ozmose attise la curiosité à la dégustation, sa palette s’étend de vin sec à moelleux selon le reflet exact du millésime…

Son encépagement associe Gewurtztraminer, Pinot Gris, Sylvaner, Riesling dans l’aire du Grand Cru Zinnkoepflé…

Ami des plats de gastronomie de viandes blanches et volailles, ce grand vin par son explosion de saveurs procure sa part de rêve… et transcende le quotidien…

Claudine croit en l’avenir de la complantation et souhaite à terme développer d’autres vins de ce type en y incluant divers cépages anciens…

Laissons-la cogiter pour notre plus grand futur bonheur…

La vinification d’anciennes vignes du domaine en complantation sert de déclic, ouvre la réflexion, et renforce la motivation d’élaborer Ozmose… Pari tenté et réussi…

Ce vin de patience requiert au moins 5 ans de garde pour une dégustation optimale faisant ressortir le terroir et la noblesse de son élevage…

Je me ressource avec une gorgée d’Ozmose en relisant mes notes

Hubert Hausherr – Domaine Hubert et Heidi Hausherr à Eguisheim

Hubert estime que les clients recherchant des vins Nature (tendance exponentielle) sont adeptes des vins de complantation et ouverts à l’approche de ses différents vins…

L’essentiel est que le vin soit bon, et donne envie de le suivre au fil des ans avec fidélité et motivation… ce qui est le cas…

Les vins de complantation fidélisent par leurs complexités et impacts gustatifs…

Ce sont des vins qu’il faut expliquer avec pédagogie, en venant de l’univers des vins mono cépages (l’ordonnance de 1945 rend la mention des cépages facultative). Beaucoup de coteaux encore en 1960 s’entendaient en complantation…

Le terroir magnifie les vins de complantation… et prime sur la notion de fruit souvent attaché au cépage, c’est une autre approche non concurrente, complémentaire, différente…

Le moins réside dans le manque de « notoriété… » de ce type de vinification alors que les vins séduisent par leurs personnalités autres… Et soutiennent la comparaison avec les grands vins blancs de France…

La majeure partie des clients cherchent à reconnaitre le ou les cépages dominants avant le début de la dégustation… Il faut abandonner ses anciens repères et en acquérir de nouveaux, cela n’est pas aussi évident que cela avec pour chacun son approche culturelle et familiale du vin…

Le plus consiste en l’apparition lors de la fermentation d’arômes « non présents » dans le fruit, arômes issus de la transformation moléculaire amenant une complexité accrue… Une fenêtre nouvelle de goûts nouveaux…

Le plus consiste aussi en la simplification de la carte des vins proposés avec moins de cuvées, plus représentatives d’un style de vin…

Anecdote : Lors d’une dégustation de Rieslings, dans laquelle se trouve un flacon de complantation, un ami d’Hubert goûte les 2009 et exprime sa grande satisfaction devant cet excellent Riesling… en fait un vin de complantation de Riesling et Gewurtztraminer…

Les deux cépages se sont imbriqués pour faire au final un vin droit, calcaire, structuré, au-delà des cépages… Vin pris comme un Grand Cru classique, ce qu’il n’était pas…

Les étrangers sont souvent émerveillés en arrivant dans le vignoble alsacien… Hubert se souvient d’une Japonaise qui s’est agenouillée pour prendre avec amour une poignée de terre du vignoble dans ses mains…

Les clients viennent souvent motivés par les vins Nature, et aussi par curiosité personnelle, avec un esprit d’ouverture pour déguster et acheter les vins qu’ils aiment…

La philosophie des vins nature est de faire des vins secs autant que possible, des vins de sucrosité naturelle…

L’avenir des vins d’Alsace passe par plus de complantation maitrisée, dans une période où le marché mondial banalise les vins de cépages produits en France et à l’étranger avec un afflux d’offres d’importants volumes des grands négociants mondiaux…

La complantation présente des vins uniques dotés d’un équilibre naturel gardant leurs rangs dans la compétition mondiale…

La motivation essentielle, concevoir pour son domaine les vins qu’il pense sincères, loyaux, de haute qualité, avec la créativité que permet la complantation, hors des normes légitimes des cahiers de charge…

Permettre au consommateur une approche et une lecture plus aisée des vins d’Alsace représente une autre motivation à créer des vins de complantation…

Comment ne pas souscrire à plus de simplicité en goûtant un « Jardin de la haut » ?…

Jean-Léon et Sébastien Schoech – Domaine Maurice Schoech à Ammerschwihr

Jean-Léon et Sébastien Schoech - Domaine Maurice Schoech à Ammerschwihr.

Jean-Léon pense qu’il existe un profil de client adepte des vins de complantation, ouvert à une diversité de goûts des vins français et étrangers d’autres grands pays mondiaux.

Ce type de client particulier n’est pas habitué à raisonner cépages et ne pose pas comme première question : quels sont les cépages ?

La grande restauration représente un relais de promotion essentiel des vins de complantation, pour leur homogénéité et richesse gustative en plus des grands crus classiques.

Le terroir prime sur les cépages, le sommelier sait parler et présenter les vins de complantation, il stimule ainsi la curiosité sommeillant en tout amateur…

Le moins, c’est qu’il faut avoir le temps et l’occasion d’expliquer l’univers des vins de complantation, accompagner les vins pas à pas à la dégustation pour que le client acquière de nouveaux repères…

Le plus consiste dans la révélation du terroir au-delà des cépages uniques, le constat se fait aussi d’une synergie de la parcelle qui se palisse bien, se vendange bien.

Le vin découvert au restaurant et conseillé par le sommelier amène le client dans la cave du domaine…

Les nouveaux visiteurs deviennent presque tous des aficionados fidèles de ce type de vin à fort impact gustatif touchant leur curiosité… Ils se font un plaisir de partager leurs découvertes et deviennent des ambassadeurs et évangélisateurs du domaine adopté…

L’avenir semble radieux pour les vins de complantation demandant d’office des terroirs à forte personnalité.

S’engager dans cette voie, c’est choisir le long terme, c’est un pari sur l’avenir dans un univers viticole en pleine mutation…

Les sommeliers sont séduits par la complexité et l’universalité de ce type de vins et savent le faire partager autour d’eux que ce soit sur des plats de gastronomie française ou étrangère…

Harmonie R figure à la carte de grands restaurants de France dont nombre d’étoilés comme La Fourchette des Ducs, Le Chambard, Le Buerahiesel, L’ Alchémille, Julien Binz, La Table du Gourmet, L’Arnsbourg, Les Alisiers, La Villa Lalique… et beaucoup d’autres belles maisons que je ne peux citer toutes…

Ce grand vin sait surprendre et fidéliser ceux qui le goûtent…

La motivation à faire de tels vins repose sur une histoire familiale, le domaine développe un beau vignoble avec 70 % de vignes en coteaux, Harmonie R vient du Rangen à 440 mètres d’altitude…

Le Kaefferkopf conserve le titre de Grand Cru quand il est complanté et bénéficie de ce droit par décret avec L’Altenberg de Bergheim (deux seules exceptions parmi les 51 Grands Crus).

Goûter les deux vins complantés du domaine donne envie de récidiver souvent…

La phrase d’Héraclite figurant sur l’étiquette d’Harmonie R resplendit de vérité…

« De la diversité nait la plus belle des harmonies… »

Yves Baltenweck et Carole Dechanet – Cave De Ribeauvillé à Ribeauvillé

Selon Yves Baltenweck et Carole Dechanet, un profil type de client adepte de la complantation ne s’esquisse pas de prime abord… Déguster les vins au caveau amène à goûter le Clos du Zahnacker, la magie opère à ce moment-là…

Le vin impacte fortement l’esprit et le palais, l’envie de le suivre au fil des ans va naitre…

Le plus de la complantation réside dans le choix des parcelles dévolues à ce vin, automatiquement, parcelles à forte personnalité représentative d’un ou des terroirs…

Par exemple, Pinot Gris et Riesling représentent le couple modèle par excellence…

L’effet de synergie entre les cépages joue indéniablement et aboutit à un équilibre naturel du vin.

Le moins éventuel, complanter ne peut pas se faire « n’importe où… » : le domaine doit posséder dans son patrimoine viticole les parcelles adéquates parfois inscrites dans un lieu-dit ou Grand Cru.

Découvrir ses vins stimule la curiosité, le client alsacien va poser de suite la question : quels sont les cépages ?

Le client étranger ne pose pas la fameuse question, habitué aux vins d’assemblage ou des sélections parcellaires de son pays (par exemple les Syrah d’Australie).

La complantation envisage son avenir de manière optimiste… Elle doit rester limitée en volume sur des terroirs privilégiés, et donner des vins secs (selon les millésimes bien sûr) dotés d’un bel équilibre et de haut niveau.

Il ne faut pas banaliser la complantation, seule une forte motivation et beaucoup de travail sont gages de réussite.

Nombre de sommeliers se passionnent pour ses vins et savent les expliquer et les faire apprécier à leurs clients que ce soit en grande restauration ou en boutique.

Accompagner des coquilles Saint-Jacques frôle l’accord parfait…

Le riche passé historique du Clos connu dès le 8e siècle, sa superficie d’1 hectare et 24 ares en trois parcelles au cœur de L’Osterbeg traversée en ses profondeurs par les eaux de source Carola…

Les motivations sont multiples à perpétuer l’histoire du Clos, sa vinification reste un challenge renouvelé chaque année pour aboutir à la mise sur le marché d’environ 4500 flacons d’un vin de réception de longue garde…

En rajouter d’urgence quelques exemplaires dans son cellier…

Jean-Michel Deiss – Domaine Marcel Deiss à Bergheim

Jean-Michel Deiss - Domaine Marcel Deiss à Bergheim

Avant d’aborder proprement dit le sujet complantation, et en comprendre quelques-unes des clefs, Jean-Michel Deiss explicite les enjeux généraux de la viticulture et du vin.

Chaque producteur peut choisir entre le mode très intensif ou très extensif le modèle de production qui lui convient le mieux en fonction de son inclination personnelle, des raisons de marché, du type de clientèle, du positionnement de prix en début, moyenne ou haut de gamme.

En fonction aussi des dimensions législatives liées au choix d’intégrer ou non le système des Indications Géographiques (pour l’Alsace l’AOP et son cahier de charge).

L’option prise va déterminer une culture et une conduite de la vigne couvrant toute la palette possible allant de vins de grande productivité, totalement industrialisés aux vins de Lieu très ambitieux, très rares et produits en agriculture raisonnée, bio, nature, agroforestée, etc.

L’équation finale d’un vin, quel qu’il soit, se résume toujours à un rapport de force et d’influence entre le terroir, le millésime, le cépage et la technologie mise en œuvre. Cet équilibre subtil impactera directement le rapport entre le « poids » respectif du nez et celui de la bouche.

Pour faire simple, plus la vigne est peu dense, peu profonde et productive, plus elle est vigoureuse et ses fruits dodus, récoltés tôt dans un souci de rendement et de prise de risque minimal, plus le vin sera construit sur les arômes et creux en bouche. Passé le premier éblouissement aromatique ce vin laissera peu de fond de bouche, peu de salivation énergétique et pas de souvenir mémorable.

Ce sera un vin utilitaire ne faisant pas rêver. A l’inverse une vigne très dense, donc profonde et conduite en s’inspirant des règles malthusiennes édictées par les moines cisterciens à partir de 1120, vendangée à pleine maturité des pépins, délivrera après un nez assez discret et très complexe, une puissance salivante corrélée directement au terroir.

Cépage(s), millésime et technologie utilisée seront difficiles à cerner, rejetés en arrière-plan par la signature originale du lieu, sa domination manifeste.

Le droit français du vin, né en 1905, devenu international à partir de 2000, sanctionne cet état de fait en distinguant les vins de cépage (et millésime) produit n’importe où dans la pratique la plus libérale (y compris en aromatisant), vins sans IG (indication géographique) des vins de Territoire (IGP) ou de Terroir (AOP) construits sur l’IG. Ceux-là sont protégés par la description de leur originalité (lien original au savoir-faire humain ou au terroir).

L’image de la pyramide vient à l’esprit et finalise la hiérarchie des catégories allant des AOC, aux villages, premiers crus, Grands Crus. L’AOC protège une pratique, sanctifie le lieu.

Les Alsaciens ne semblent pas avoir pris la mesure de cet état de fait en pratiquant un cahier de charges d’AOP autorisant pourtant un rendement indigne des terroirs et organisant le primat absolu du nez et du cépage… Au détriment d’une définition collective tactile des lieux. Nous ne savons pas aujourd’hui parler de nos Crus qui ne font rêver personne… Et la hiérarchisation engagée accouchera surement d’une souris…

Pour revenir à la complantation, celle-ci n’a d’intérêt que pour exprimer un terroir fort .Elle nécessite une observance stricte des principes malthusiens de l’AOC et en premier une densité de plantation élevée, seule capable de forcer l’unité de la parcelle et programmer un rendement mesuré.

Dès lors, un terroir à forte personnalité, à la géologie de sol particulière amenant aux vignes des catalyseurs métalliques spécifiques puisés par des racines descendant le plus profondément possible, impactera la physiologie de la vigne au-delà des caractéristiques du millésime, la vigne devenant malgré sa diversité assumée une population homogène, active, unie, s’entraidant et communiquant entre ses différents pieds comme une communauté humaine… De fait l’unité de la parcelle ne dépend pas des proportions de cépages, mais de la rage de mûrir ensemble les fruits malgré toutes les difficultés climatiques ou humaines.

La vigne révèlera alors son identité profonde, servir un lieu… avec l’aide obstinée de la chaine des générations de vignerons…

Nous abordons les questions :

Le client n’arrive pas au Domaine en demandant à goûter d’office des vins de complantation, comme une singularité quelque peu décalée. Il a une demande de grands vins, c’est-à-dire de vins de terroir, marqués du sceau du lieu exprimé par une complexité tactile certaine…

L’argumentaire de la complantation ne vient sur le devant de la scène qu’au moment d’évoquer la manière de capter le maximum de cette énergie du lieu en le matérialisant en bouteille, dans le flacon fait avec amour et que le consommateur va s’approprier avec sa propre sensibilité, librement, au-delà des codes et des goûts préformatés de cépage. On est souvent surpris par les choix des clients qui se reconnaissent dans des bouteilles folles, très éloignées des standards alsaciens.

La dégustation de tels vins se loge dans la mémoire, on s’en souvient parfois des dizaines d’années plus tard avec l’envie de le partager avec ses proches et amis… comme un grand livre lu et transmis !

Le grand vin, c’est donc se connecter à la profondeur d’un endroit particulier du Monde et le partager avec l’humanité tout entière. C’est une Œuvre de culture, de mémoire et de transmission. C’est une Humanité en mouvement, littéralement in work ! C’est à nos yeux la seule forme de Progrès acceptable.

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Le plus de la complantation, c’est de donner à la vigne rusticité, stabilité, régularité, indépendance par rapport au millésime. C’est de renforcer la régularité de la manifestation du lieu. Souvent, l’année ne se reconnait pas, à l’exemple en Alsace entre 2015 chaud et favorable et de 2016 compliqué avec 6 mois d’hiver et 6 mois sans eau… Les vins goûtés sont pourtant si proches…qu’il y a forcément un effet « complantation », un effet « entraide » de la vigne pour contrer l’effet du millésime. Pour nous, le millésime n’est pas un argument valable et la dispersion du style une impasse réservé aux vins folkloriques.

Le moins consiste en un coût financier supérieur lié à une nécessité de présence constante de vignerons connectés à leur vigne et asservis au lieu par rapport à une production de masse qu’absorbe plus aisément l’économie marchande et ses pratiques industrielles. Qu’absorbait jusqu’ici un public soumis qui commence pourtant à se révolter, demandant sens plutôt que rapport qualité-prix !

Les vignerons ont oublié que, dans une vraie vigne serrée, les divers raisins fleurissent le même jour, loin des cycles végétatifs différenciés par cépage. Ils ont fini par tenir pour acquis une représentation aristotélicienne de la Nature qui est pourtant contredite par leurs vignes… Sans doute n’y sont-ils plus assez présents ? Trop préoccupés d’obligations et de certitude, de commerce ou de loisir pour voir l’évidence : une vraie vigne fonctionne comme une forêt !

Je quitte Jean-Michel Deiss après dégustation de trois vins présentés dans des verres noirs, j’apprécie l’approche de la dégustation géosensorielle amenant à une plus grande concentration en bouche par la privation de la perception de la couleur et robe du vin : couleur qualifiée comme claire, sombre, froide… chaude ? Comme différents paysages…

J’essaye de reconnaitre la géologie du sol et sa traduction en bouche : cristallin, calcaire, argileux, texture… souple, rugueuse, ou lisse comme certaines étoffes…

Cette autre approche de la dégustation dite géosensorielle me sied parfaitement.

Je repars avec la ferme intention de m’entrainer sur des flacons cobayes d’Engelgarten, Gruenspiel, Burlenberg, Altenberg de Bergheim… Sans oublier les autres crus…

Voir la vie en rose à l’intérieur d’un verre noir, je n’y avais pas pensé…

Agathe Bursin – Domaine Agathe Bursin F à Westhalten

Agathe Bursin – Domaine Agathe Bursin F à Westhalten

Agathe Bursin estime qu’il n’existe pas de profil type de client « adepte » des vins de complantation, selon une tranche d’âge, un pays de provenance, ou d’autres critères sociologiques.

Les clients alsaciens sont souvent déroutés par ce type de vin via la communication par cépages pratiquée de longue date et les raisonnements acquis dans les accords mets et vins avec le cépage comme point de départ…

Tout cela disparait quand on aborde le rivage des vins de complantation…

L’acquisition de nouveaux repères s’impose pour savoir les déguster et les accorder à bon escient…

Le plus consiste en un clin d’œil complice à l’histoire ancienne du vignoble alsacien avant l’AOC…

Certaines parcelles acquises par le domaine contenaient des cépages allemands, des cépages hybrides, etc.

La complantation existait de fait, le cépage n’était ni indiqué, ni important comme un des renseignements essentiels comme cela est le cas aujourd’hui…

La complantation rajoute une dimension par rapport aux vins de monocépage sans rien enlever aux mérites des vins de cépages, c’est une autre catégorie.

Avoir de tels vins à la carte des vins du domaine ajoute originalité et différence en plus des autres catégories…

Le moins éventuel ou bémol… c’est investir beaucoup d’énergie pour expliquer et présenter de tels vins afin de les vendre avec connaissance pour leur insertion optimale sur les différents marchés France ou Monde…

Anecdote : un pro du vin reçu au domaine exprime son amour de l’Alsace par cette formule :

« Votre terroir est l’équivalent d’une Rolls Royce… Alors que vous roulez en 2CV… »

Autre anecdote : Une Japonaise dit :

« Pourquoi vous n’accrochez pas plus haut les raisins dans vos vignes… »

Elle place l’image de l’Alsace en hauteur, place à laquelle tous les acteurs du vin doivent concourir à accrocher leur vignoble…

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La curiosité ouvre la porte de la dégustation des vins de complantation… Il est rare qu’un client ne reparte pas avec quelques flacons après les avoir goûtés pour la première fois…

Le vocable à lui seul suscite curiosité puis intérêt… Aucun client dira « je ne veux pas goûter… ».

Agathe croit en l’avenir des vins de complantation dans une évolution maitrisée et automatiquement fort qualitative.

Le vignoble alsacien est souvent difficile et complexe à appréhender par les clients non spécialistes…

Ce marché de « niche…» apporte sa contribution en poussant l’image du vignoble vers le haut…

L’acquisition d’anciennes parcelles ainsi plantées a constitué le déclic pour Agathe…Comment la vigne se comporte ? Comment les cépages murissent ensemble ?

Tout cela concourt à l’envie d’élaborer de tels vins selon la climatologie de chaque année.

C’est aussi poursuivre avec un immense respect le travail entrepris avant elle par les vignerons sur ses parcelles…

Déguster un verre de L’As De B ou du Muscat d’Agathe également complanté, c’est en redemander, poser son verre vide pour un deuxième service, voire une troisième si on reste chez soi et se dire qu’en fin de compte :

« Le Monde tel que je le perçois aujourd’hui Atout As De B ou Atout Muscat en main, est bien meilleur que hier. »

Agathe Bursin – Domaine Agathe Bursin F à Westhalten

Antoine Kreydenweiss – Domaine Marc Kreydenweiss à Andlau

Antoine Kreydenweiss estime qu’il y a sans aucun doute des « Adeptes » de Vins de Terroir pas forcément des adeptes de vins de complantation…

Le vin de complantation retiendra l’attention lors de la découverte des vins du Domaine, là peut résider un arrêt sur image fort et positif pour de tels vins…

Le vigneron travaille sa vigne en accord avec sa vision pour le lieu… Que ce soit pour élaborer un vin de cépage souhaité complexe ou pour un vin de complantation différent par son mode de culture et de vinification.

L’essentiel « L’essence ciel… » transparait dans la volonté d’élaborer de grand vin en accord avec sa vision personnelle.

Le plus éventuel est de finaliser un vin complexe, l’union de différents facteurs permet d’aller vers une grande unicité, un grand tout, au final un grand vin…

Le moins éventuel a trait à la culture de plusieurs cépages et leurs cycles différents de maturité…

Quelle est la date optimale de vendange compte tenu de ses différentes familles habitants les parcelles ?

Un autre moins éventuel est d’expliquer et de présenter les vins de ce type, alors que l’Alsace est encore globalement perçue comme un vignoble de cépages.

Pas assez comme un vignoble de grand vin alors qu’une partie de sa production le mérite et tient aisément la comparaison avec d’autres grands blancs et rouges de France et du Monde dans des dégustations à l’ aveugle ou seule compte ce qui est dans le verre au-delà de toute influence et projection personnelle liées au statut du vin et parfois de son intitulé prestigieux…

Antoine ne présente jamais ses vins dans l’ordre des cépages, mais comme des vins de terroirs qu’il veut élaborer où la clef de l’ordre de la dégustation est la minéralité croissante…

Le raisonnement traditionnel adapté aux cépages n’est pas usité puisque le terroir est le vecteur retenu… et la minéralité l’échelle de valeurs…

Le Clos du Val d’Eléon s’épanouit sur 1,34 hectare de vignes donnant 4 000 à 5000 flacons, voire 2000 dans les années délicates… sur des sols de schiste de Villé (schiste gris/bleu) apporteurs d’une belle et forte tension minérale…

L’avenir sourit aux vins de complantation car ils s’inscrivent dans la tendance qualitative de production par certains domaines de grands vins magnifiant le terroir…

La stratégie adoptée vise à rehausser à son niveau l’image de l’Alsace productrice de grands vins blancs à l’instar de la Bourgogne ou des Graves de Bordeaux… et aussi d’autres vignobles de France…

Le souhait, c’est développer beaucoup plus la complantation si c’est possible sur les parcelles à fort caractère de son vignoble.

Une solide motivation fait écho avec l’ancienneté et l’historicité du vignoble.

La complantation valide les choix de sélections de parcelles remarquées au fil des siècles et mentionnées par divers écrits retrouvés sur le vignoble.

Cela contribue à fidéliser les clients goûtant de tels vins et fait évoluer le vignoble vers le haut…

Un verre du Clos du Val d’Eléon constitue une démonstration irréfutable de talent et d’or en verre

La vérité est dans le verre…

Un reportage signé

Christian Tawil