Vins d'Alsace
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Des vignerons « à cheval » sur les traditions

Le retour gagnant du cheval dans les vignes

Vincent Schneider Chargé de communication Web Le 23 mai 2017
Vincent Schneider - Chargé de communication Web

C’est un bel après-midi de printemps en Alsace, ceux durant lesquels on aime sentir le soleil envelopper notre visage. Ces fins de journée dont la fraîcheur laisse, à la première éclaircie, place à une douceur plutôt bienvenue après des mois de froid et de grisaille.

La nature renaît. Seul le ronronnement des voitures circulant sur la route en contrebas vient troubler ce calme dans lequel est plongé le vignoble…la ville paraît si proche et à la fois si loin. A quelques mètres on entend un cliquetis de fer, des bruits de sabots, des hennissements… c’est la saison des labours de printemps dans les vignes et la « carte postale » est complète !

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© Vincent Schneider

Pourquoi labourer ?

La scène, au charme et à l’esthétique indéniables, répond à des besoins rationnels : ameublir le sol, aérer la terre, faciliter la circulation de l’eau de pluie. Le labour a également l’avantage de détruire naturellement la végétation spontanée en surface et donc d’abandonner les herbicides chimiques. Il permettrait aussi de couper les racines superficielles de la vigne de façon à forcer le pied à se développer vers le sous sol (et ainsi atteindre des matières plus minérales qu’organiques).

Le fait de labourer contribue ainsi au bon état sanitaire de la plante et favorise la minéralité du vin lorsque cela est souhaité.
L’opération consiste au  passage de lames dans la terre (charrues, outils à dents) de formes et de tailles diverses selon l’effet souhaité (10 à 30 cm de profondeur). La force de traction nécessaire au passage de l’outil est, la plupart du temps, produite de façon mécanique. Toutefois de plus en plus de vignerons laissent leur tracteur au garage pour s’intéresser à une alternative pittoresque: la traction animale.

Un peu d’Histoire…

L’ « animal » en question, c’est bien entendu le cheval, et plus précisément le cheval de trait (dont le nom rappelle que son espèce a été sélectionnée pour son aptitude à la traction d’objets et matériaux).

C’est une race originaire d’Europe de l’ouest et du nord, dont les traits robustes ont été accentués par la sélection naturelle et la rudesse du climat (humidité, froid) de ces régions. Il faut remonter avant l’antiquité (3500 avant JC dans les steppes casaques) pour retrouver la première preuve de domestication du cheval par l’homme. A l’époque, l’animal est déjà employé pour ses capacités de traction (et non comme monture) notamment de chars funéraires. A l’antiquité deux lignées de chevaux commencent à se dessiner : l’une dédiée à l’équitation et au transport rapide et l’autre spécifiquement au travail et au trait. Une différence qui fut entretenue au Moyen-Âge entre les fameux « destriers » et les chevaux de travail.

Le cheval est également employé à des fins militaires. Avant et pendant la révolution industrielle, le recours au cheval explose avec la recherche de meilleurs rendements.

Paradoxalement la mise en place de voies de chemin de fer crée aussi un fort besoin de chevaux… alors que ce sont les voies de chemins de fer elles mêmes, combinées à l’arrivée de l’électricité et l’invention du moteur à combustion qui vont entraîner, au cours du XXème siècle, le déclin de l’emploi du cheval.
L’attrait actuel pour l’équitation, la « folklorisation » de l’emploi du cheval (fêtes, mises en avant lors de salons), et l’essor de l’agriculture biologique ont entraîné un regain d’intérêt pour la traction animale. A la fois esthétique et écologique elle suscite un intérêt fort et bénéficie d’une image positive. Ainsi on constate un retour des navettes hippomobiles, du ramassage des ordures, des spectacles hippiques ou de l’usage du cheval dans l’agriculture.

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© Vincent Schneider
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Meilleur ami de l’homme…et du vigneron !

Les viticulteurs, eux aussi, ont ressorti les « bons vieux attelages », et ce n’est pas pour le folklore mais bel et bien pour des raisons pragmatiques !

En effet, cette alternative permet de pallier à certains défauts de la traction mécanique comme le manque de maniabilité. Il n’est pas toujours facile de circuler en tracteur lorsque les rangées de vignes sont étroites ou encore moins quand il s’agit de travailler dans des parcelles extrêmement raides. Comme dans les coteaux du Grand Cru Kitterlé ou du Grand Cru Kessler à Guebwiller (68) où les pentes atteignent plus de 45° d’inclinaison.

L’emploi de la traction animale permet également un moindre tassement des sols, le poids de l’animal étant plus faible et mieux réparti.

« Préserver nos terroirs est  au centre de nos préoccupations, ici nous sommes sur l’un des seuls sols d’Alsace à base d’érosions de grès du Buntsandstein  » précise Ludivine Dirler. Ludivine et Jean Dirler exploitent des terrains escarpés dans les Grand Crus de Guebwiller . Le Domaine Dirler-Cadé à Bergholtz utilise la traction animale depuis 1998. « Nous sommes en biodynamie depuis 19 ans et cela fait partie intégrante de notre démarche. ». Ne possédant pas, contrairement à certaines maisons, de chevaux ni d’employés à temps plein pour s’en occuper, le domaine fait appel à un prestataire de services.

L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux

Barbe blanche, chemise à carreaux et casquette « les traits de Haute Alsace » vissée sur la tête, on n’a pas de mal à croire Francis Dopff lorsqu’il nous précise qu’il a la « passion du cheval depuis tout petit ». C’est avec la même passion qu’il nous présente Sittelle, une superbe comtoise de 12 ans. On dit que les chevaux comtois n’ont pas le vertige mais M. Dopff préfère rester pragmatique  « C’est au pied du mur qu’on choisit le maçon » dit-il. « Elle est un peu distraite, le plus important est qu’elle reste concentrée », je dois donc me faire discret pour ne pas la perturber. « Il faut dire qu’elle a déjà fait une chute, ici les coteaux sont abrupts, on doit garder l’oeil ouvert ». Voir travailler Sittelle et Francis Dopff est un émerveillement : elle apporte la puissance pendant qu’il la dirige calmement (en lui parlant), le tout en manoeuvrant l’outil. De petites injonctions suffisent à orienter le cheval qui, une fois bien placé, avance tout de même avec vigueur.
Des manœuvres de précisions que Sittelle réussit « haut les sabots », y compris dans des bout de rangées étroits ou sur les corniches escarpées.

Selon le type de sol l’exercice est plutôt physique car les lames ne pénètrent pas toutes seules dans les herbes et dans les pierres « C’est sûr, on dort bien la nuit, contrairement à quand on travaille devant l’ordinateur » ironise M. Dopff. « L’outil que j’utilise actuellement a plus de 60 ans, c’est l’ancêtre du “Canadien”, aussi appelé “vibrant”, je peux en changer selon la largeur de travail dont j’ai besoin ». Malgré l’expérience, plusieurs passages sont souvent nécessaires pour obtenir un résultat satisfaisant (terre meuble, absence de végétaux) et cela implique de circuler plusieurs fois entre les rangées de vignes.
Inutile de préciser que de ces heures de travail en commun naît une incroyable complicité entre le cheval et l’homme.

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© Vincent Schneider
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© Vincent Schneider
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© Vincent Schneider

"Il ne faut pas hésiter à se lancer", Francis Dopff lance un appel pour la profession

Francis Dopff, qui gère une ferme d’une dizaine de chevaux et d’une vingtaine de chèvres entre Orbey et Labaroche (http://dopff.blogspot.fr) parle de son métier et de ses spécificités : « En saison et quand il fait beau, je peux avoir 10 appels de clients le matin, donc je sais qu’il y en aura 9 qui devront devoir patienter tandis que s’il gèle ou qu’il pleut je ne peux absolument rien faire ». Une saisonnalité importante même si Francis a plusieurs cordes à son arc: travaux forestiers, labours d’hiver, sarclage, bois et produits de la ferme, etc. Une polyvalence qui lui permet de subvenir à ses besoins mais dont les revenus ne sont pas forcément réguliers : “Ce sont peut-être ces difficultés qui ont éloigné certaines personnes du métier ou les a poussées à se faire embaucher par un domaine pour avoir un salaire fixe”.

Mais M. Dopff n’est pas du genre pessimiste “Maintenant ça va mieux, des choses sont en train de se mettre en place et des événements intéressants, comme les rencontres à Scherwiller*, sont organisés autour de la thématique : on constate un vrai regain d’intérêt à ce sujet”. Pour conclure, il tient à préciser que le nombre de prestataires est désormais suffisant pour subvenir à la demande : “franchement si un domaine souhaite avoir recours à la traction animale, il pourra trouver un prestataire relativement proche de chez lui”.

Pour ceux qui n’ont pas eu la chance (comme moi) de croiser Francis Dopff dans le vignoble, plusieurs événements (portes ouvertes, matinées thématiques comme celle de Scherwiller, citées par M. Dopff et organisées fin mars par le Domaine Jean Paul Schmitt) ont lieu chaque année dans le vignoble alsacien. N’hésitez pas à y prendre part, ils vous permettront d’appréhender concrètement la traction animale mais aussi et surtout de rencontrer ces hommes et ses animaux exceptionnels. Ces “personnages” dont la rudesse et la solitude du travail n’ont en aucun cas altéré la sensibilité et la sympathie.

Jamais je n’aurais pensé que labourer pouvait être aussi beau.

L’heure est venue pour moi de quitter Sittelle et Francis, de les laisser finir les dernières rangées non labourées des coteaux du Kitterlé. “De toute façon je dois lui faire boire un peu d’eau et je vais changer d’outil pour en mettre un plus large” me dit Francis en me saluant. Leur quota de “perturbations” quotidiennes est déjà largement dépassé et je ne souhaiterais pas que mes bavardages intempestifs soient responsables d’un déficit de concentration dans leur travail. Pour ma part je retourne au bureau pour m’asseoir sur ma chaise et “travailler sur mon ordinateur”. Je ne peux m’empêcher de penser à eux deux, quelques centaines de mètres plus haut… à leur complicité sans faille, leur sommeil profond et réparateur, leurs journées rythmées par la nature qui se suivent et ne se ressemblent pas. Ils sont là, si discrets que presque personne ne se rend compte de leur présence. Mais quiconque prend le temps de s’intéresser à eux se rend compte à quel point leur démarche est passionnante, importante, et noble. 

Un reportage signé

Texte et photographies: Vincent Schneider

Photos additionnelles : Jean Paul Krebs

Remerciements au Dirler-Cadé à Bergholtz